Les Centuries du mage Nostradamus, un chemin vers le trésor des Templiers ?  3e partie

 

chen frappe 

 

Dessous de chaine Guien du Ciel frappé,

Non loing de là est caché le tresor,

Qui par long siècles avoir esté grappé,

Trouvé mourra, l’oeil crevé de ressor"  

( quatrain I,27)

  

 

La Prisca Theologia un enseignement pour initiés

 

En étudiant l’oeuvre de Nostradamus, il devient de plus en plus clair que le mage provençal est à classer dans le rang des « humanistes » adeptes de la Prisca Theologia. 

 

Les humanistes de la Renaissance se faisaient fort de faire revivre à travers tout un courant mystique néoplatonisme et hermétiste cette Prisca Sapienta Aegyptia que les Grecs auraient quelque peu obscurcie et trahie. Avec nos humanistes, l’astrologie, l’alchimie, la kabbale, voire des sciences occultes comme la magie, retrouveraient toutes leurs lettres de noblesse. 

 

Le maître absolu de la Prisca Théologia était un personnage mystérieux et légendaire nommé Hermès Trismégiste. « Trismégiste » est « le trois fois grand ». Ce sage venu d’Égypte aurait pratiqué la philosophie naturelle, la médecine, il serait aussi l’inventeur de l’alchimie. 

 

Dans la philosophie naturelle, il faut donner la première place à l’astronomie, voire l’astrologie judiciaire et fuir toutes ces sciences où la magie et les démons prennent le pas sur toute autre considération.  C’était du moins la position des humanistes français comme Jacques Lefèvre d’Étaples qui diffusait la prisca theologia en France et c’est l’avertissement que Nostradamus donna à son fils César. 

 « Et toi aussi, mon fils, je te supplie de ne jamais employer ton entendement à de telles rêveries qui dessèchent les corps et entraînent la perdition de l’âme, troublant notre faible sens, et surtout la vanité de la plus qu’exécrable magie réprouvée, jadis par les Écritures sacrées et les divins canons […] »1

 

L’astrologie, la médecine, l’alchimie, Hermès Trismégiste cumule tant de sagesse que le florentin Marsile Ficin, membre de la confrérie des Rois Mages, fera naturellement le lien dans sa Prisca Theologia avec la foi des mages qui offrent l’or, la myrrhe et l’encens à l’enfant-roi.

 

Dans le Trésor des Prophéties de l’univers (1564),2 Guillaume Postel maintient lui aussi que le thème kabbalistique de la magie des Rois Mages appartient bien à la prisca theologia et que cette magie est un héritage d’Adam.

 

C’est Marguerite d’Angoulème, la soeur de François Ier, qui avait repéré le jeune Guillaume Postel, alors universitaire, et l’avait recommandé à son frère pour l’envoyer en 1536 avec les chevaliers de l’ordre des Hospitaliers pour négocier auprès de la Porte les traités des capitulations qui entérinent l’alliance de François 1er avec Soliman le Magnifique. Le rapprochement de la France avec l’empire ottoman grâce au concours de l’ordre des Hospitaliers imposa le besoin d’un enseignement de la langue arabe à Paris et Guillaume Postel obtint une chaire d’arabe au collège des lecteurs royaux en 1538.

 

C'est le sultan des Turcs Bajazet II (1481-1512) qui avait demandé aux chevaliers de Rhodes de devenir les intermédiaires entre lui et les Occidentaux. En 1487, le grand maître Pierre d'Aubusson, qui voulait faire valoir cette position, demanda au sultan de lui écrire une lettre où il confirmerait qu'il avait renoncé à faire sortir la flotte ottomane par amour du grand-maître.3

 

Une question se pose. Si à la Renaissance la prisca theologia a été mise en lumière par des philosophes et humanistes italiens comme Marsile Ficin et Pic de la Mirandole, ou allemands comme Cornelius Agrippa et Johannes Reuchlin, et français comme Jacques Lefèvre d’Étaples ou Guillaume Postel, est-il possible que ce courant mystique date de bien avant la Renaissance?

 

Est-il possible que ce courant mystique ait été porté par cette chevalerie du Graal que nous décrit Wolfram von Eschenbach dans son Parzival? Nous ferions alors ce que les chartrains appelaient l’integumentum, c’est-à-dire chercher dans l’histoire extérieure d’une fable la vérité cachée qui y est dissimulée. Dans cette école néoplatonicienne de Chartres, qui fut à l’origine de la première Renaissance, cela se rapportait en général aux textes gréco-romains comme l’Enéïde de Virgile ou le mythe d’Orphée avec sa descente aux enfers. 

 

Mais ne doutons pas que nos poètes médiévaux, instruits au grand art de la poésie latine, dont le maître absolu reste à cette époque le poète Virgile4, furent des Prisci Vates, ces guides qui conduisent les âmes à travers les sphères célestes et que les romans de la Table Ronde délivraient certaines vérités qu’il était de sage de recouvrir d’un voile pudique. Pudeur qui de fait écartait les curieux et les historiens et n’accordait ses faveurs qu’aux héros et aux initiés. Prisci Vates qu’il ne fallait surtout pas confondre avec ces jongleurs et ménestrels qui ne pensaient qu’à divertir et amuser la galerie comme ce Chrétien de Troyes.

 

L’Integumentum, ou la vérité voilée

 

 Tous les commentateurs un peu avisés du Parzival ont remarqué que le maître à penser du héros allemand était un ermite nommé Trevrizent, dont l’étymologie se rapporte à l’ancien français « trible escient » et signifie « triple sagesse » ou « triple savoir ». Sagesse qui certes peut se rapporter au rois mages mais dans le Parzival l’enseignement de l’ermite Trevrizent semble aussi avoir beaucoup à faire avec l’hermétisme, que ce soit à travers sa connaissance de l’astrologie judiciaire, de la médecine avec des pierres qui guérissent, à la manière de nos médicaments modernes, ou de l’alchimie, qui est au final la clef pour retrouver le chemin du château du Graal gardé par les Templiers. Est-il possible que l’ermite Trevrizent et Hermès Trismégiste ne fassent qu’un?

 

Pour se faire une idée, il faut écouter attentivement les leçons de l’ermite Trevrizent.

 « Croyez-en le témoignage des anciens; il est toujours vrai et vous garantit la vérité de ce discours. Platon l’a déjà dit en son temps, et Sibylle aussi, qui fut prophétesse; sans se tromper en rien, ils ont annoncé, de longues années à l’avance, la venue certaine de Celui qui rachèterait notre plus grand péché. Celui dont la main régit l’univers nous a, avec un amour divin, arrachés à l’enfer […] »5

 

L’idée que la sagesse des Anciens était véridique et qu’elle avait entre autre la capacité à travers les muses et les sibylles à prédire l’avenir est typique du discours de la prisca theologia, que l’on désignait au XII° sous le vocable de « philosophie naturelle » pour devenir par la suite « l’occulte philosophie ». 

 

Détail d'une illustration de la Philosophie et de Platon; enluminure du manuscrit médiéval Dragmaticon; bibliothèque Bodmeriana; Cod. Bodmer 188 f. 13. Jh; Cologny, Suisse.

 

Chez Marsile Ficin, la prisca theologia apparaît comme une synthèse de la philosophie platonique et de l’hermétisme transmis de génération en génération. Le premier fut Hermès Trismégiste et le dernier Platon, en passant par des maîtres à penser comme Pythagore, Orphée, Zoroastre, auxquels on peut rajouter les sibylleslles, les prophétesses. Dans le Parzival, quand wolfram von Eschenbach parle de ceux qui s’y connaissent en pierres, il cite: 

 « le sage Pictagoras qui fut jadis astronome et qui savait tant que nul homme, sans conteste, depuis le temps où vécut Adam n’eut autant de connaissances […] »6 De même quand le païen Feirefis donne le nom de ses prisonniers, on ne sera pas surpris de trouver parmi la liste des chevaliers le roi Zoroastre d’Arabie7

 

Pythagore; Ashmole MS 304, folio 42r; Bodelian Library, Oxford, 1259

 

La volonté de produire une synthèse entre la philosophie platonicienne et l’hermétisme ne date pas de la Renaissance et des travaux de Marsile Ficin. on peut renvoyer bien avant avec des hommes comme le maître Herman de Carinthie qui en 1143 publie le Traité des Essences qui a été qualifié de traité d’astrologie et de cosmologie faisant la synthèse entre les philosophies de Platon avec Aristote et l’hermétisme arabe. Herman de Carinthie est d’ailleurs chez les Latins le premier a intégrer dans son oeuvre l’enseignement d’Hermès Trismégiste. En Espagne, Herman de Carinthie a participé a plusieurs écoles de traduction dont celle du clerc espagnol Hugues de Santalla, qui vers les années 1140 a traduit le Livre des secrets de la Création, le Kitâb sin al-Halîka du VIe siècle attribués à un certain Balînus, c’est-à-dire Apollonius de Tyane. C’est dans cet ouvrage que se trouve la Table d’Émeraude qui ressuscite le mystérieux Hermès Trismégiste.

 

La Table d’Émeraude nous révèle ceci: 

 « C’est ici le livre du sage Bélinus, qui possède l’art des talismans: voici ce que dit Bélinus […] Il y avait dans le lieu que j’habitais une statue de pierre élevée sur une colonne de bois; sur la colonne, on lisait ces mots: « Je suis Hermès, à qui la science a été donnée. Tandis que je dormais d’un sommeil inquiet et agité, occupé du sujet de ma peine, un vieillard dont la figure ressemblait à la mienne, se présenta devant moi et me dit « Lève-toi, Bélinus, et entre dans cette route souterraine, elle te conduira à la science des secrets de la création… » J’entrai dans ce souterrain. J’y vis un vieillard assis sur un trône d’or, et qui tenait d’une main une tablette d’émeraude. J’appris ce qui était écrit dans ce livre du secret de la création des êtres… Vrai, vrai, indiscutable, certain, authentique! Voici, le plus haut vient du plus bas et le plus bas du plus haut; une oeuvre des miracles par une chose unique ».8

 

 

Saint-Sernin de Toulouse, la source de l’initiation templière?

 

 

Ce qui est intéressant est que Hugues de Santalla et Herman de Carinthie ont travaillé pour l’évêque de Tarazona Michel Cornel (1119-1151). L’évêque Michel de Tarazona était un toulousain, chanoine régulier de Saint-Sernin de Toulouse. C’est précisément cette communauté de chanoines réguliers qui va avoir en charge la liturgie des Templiers dans le royaume d’Aragon à Monzon, mais aussi en Comminges, dans la commanderie templlière de Montsaunès. 

 

monstre solsticial avalant la voie lactée; sur la porte Miègeville de Saint-Sernin et dans l'église templière de Montsaunès; photos de JP Schmit

 

Herman de Carinthie, à qui on attribue la traduction d’une vingtaine d’ouvrages d’arabe en latin dont l’ouvrage des Éléments d’Euclide, va séjourner à Toulouse dans l’illustre abbaye des chanoines réguliers de Saint-Sernin où il aurait enseigné. 

 

Euclide et Herman de Carinthie; Ashmole MS 304, folio 2; Bodelian Library, Oxford, 1259

 

Herman traduit en 1143 à Toulouse la Planisphère de Ptolémée, connue des Arabes sous le nom d’Almageste. Herman va dédier cette traduction à son maître Thierry de Chartres. C’est peut-être grâce aux leçons d’Herman de Carinthie sur la cosmologie que l’on doit à Toulouse ces impressionnants tracés que l’on découvre dans les combles de la basilique de Saint-Sernin. 

 

Deux cartes du ciel peintes dans la galerie supérieure de la basilique Saint-Sernin; Toulouse; XIIIe siècle ? Une symbolique (microcosme/ macrocosme)? L'autre plus scientifique.

 

Dans le Parzival, Cundrie la sorcière, qui porte le blason du Graal, semble elle aussi s’y connaître en matière d’astrologie arabe puisqu’elle dit:

 « Retiens bien ceci, Perceval. La plus haute des planètes, Zval (Saturne), et le rapide Almustri (Jupiter), ainsi qu’Almarest (Mars) et le clair Samsi (Soleil) attestent que la félicité t’attend. La cinquième s’appelle Alligafir (Vénus), et la sixième Alkiter (Marcure): celle qui est la plus proche de nous a nom Alkamer (Lune). Ce ne sont point des rêveries que je te rapporte: ces astres sont des rênes mises au firmament; ils retiennent sa course rapide; ils ont toujours combattu et refréné son élan. Mais nul ne doit plus se mettre en souci de toi. Tout ce que les planètes enferment dans leur course, tout ce qu’illuminent leurs rayons, ce sont là les limites du royaume qui sera tien et où tu pourras commander. Que ta douleur prenne fin! Il n’est qu’une chose que le Graal et ses vertus secrètes ne voudraient jamais souffrir en toi: c’est la démesure dans les désirs. »9

 

Dans le discours de la sorcière Cundrie, on retrouve l’enseignement de l’ermite Trévrizent qui prétendait que les prophétesses avaient le pouvoir d’annoncer la venue de l’élue. 

 

Autre détail qui retient notre attention dans l’enseignement de l’ermite, c’est sa référence à Platon et à « celui dont la main régit l’Univers ». Cette expression nous apparaît comme une allusion à peine voilée au Grand Architecte de l’Univers. L’ermite Trévrizent a probablement suivi comme Herman de Carinthie les cours de Thierry de Chartres à l’école épiscopale de Chartres où on enseignait le Timée de Platon. Dans le Timée, Platon décrit la création du cosmos sous forme d’une mise en ordre harmonieuse d’un état initialement indifférencié avec l’idée que le processus de création doit être guidé par les principes supérieurs de la Géométrie. 

 

 La Géométrie. Détail d'une lettre capitale P, au début des Éléments d'Euclide, traduction attribuée à Adélard de Bath, XIVe siècle

 

Cette thèse sera illustrée au Moyen-Âge par un Dieu géomètre muni d’un compas qui ordonne la Création: le Grand Architecte de l’Univers.

 

Dieu créateur; Bible historiale, Guiard des Moulins; Paris, début du XVe siècle; BNF, Manuscrit français 3F.3V

 

« Dieu a créé toutes choses selon le nombre, le poids, la mesure » dit le Livre de la Sagesse de Salomon (XI, 21).

 

Quand on admire les fresques de l’église de Montsaunès, datées entre les années 1180 (fin  supposée de la construction de l’église de Monsaunès) et 1225 (mort du comte de Comminges Bernard IV), on se dit que les Pauvres Chevaliers du Christ du Temple de Salomon ont retenu les leçons du Timée de Platon sur la géométrie .

 

Fresque de l'église templière de Montsaunès; 1180-1225

 

La philosophie platonicienne n’est pourtant qu’une face de l’enseignement reçu par les chevaliers du Graal à Montsaunès. L’autre face, plus hermétique, concerne l’astrologie et notamment l’astrologie judiciaire qui se sert du Zodiaque et donne le pouvoir de désigner l’élu. 

 

Fresque de l'église templière de Montsaunès; 1180-1225

 

Pouvoir considérable quand il s’agit de choisir le futur empereur du Saint-Empire germanique. Dans le cas du roman Parzival, on pense à Otton de Brunswick. Mais si Nostradamus possédait les mêmes pouvoirs en tant qu’adepte de la prisca theologia, on pourrait en conclure que la prophétie qu’il donne concernant le roi de France Henri II a quelque valeur. 

 

« Au chef du monde le grand Chyren sera,

Plus outre après aimé, craint, redouté!

Son bruit et lors les cieux surpassera

Et du seul titre Victeur fort contenté (VI,70)

 

Bien sûr, ni Otton de Brunswick ni Henri II ne seront à la hauteur du destin qu’on leur avait prédit.

 

À partir de 1119, l’abbaye des chanoines réguliers de Saint-Sernin de Toulouse fut a l’origine d’une des premières écoles de traduction d’ouvrages arabes en Espagne. 

 

Les stalles de la basilique Saint-Sernin de Toulouse; photo Pierre Selim; 2012 

L’abbaye toulousaine fut le creuset, certains diraient l’anathor, grâce auquel vont se fondre, à travers les travaux de personnalités de premier plan comme Herman de Carinthie, la philosophie platonique et l’hermétisme. On pourrait citer à ce propos le commentaire de M. Richard Lemay dans son article sur « la traduction de l’arabe au latin dans l’Espagne du XIIe siècle »:

 « Avant l’afflux de la science arabe en Occident, on observe par exemple que le sens mystique de la Nature chez les Chartrains n’est qu’une allégorisation de la Bible et tout d’un coup, sous les premières influences de la science arabe, un fort penchant vers l’occultisme (sorti de gnose s’appliquant aux forces de la Nature et à leur rapport avec la destinée humaine) fait son apparition et va en se développant chez un grand nombre des adeptes de la science arabe en Occident, d’Adélard de Bath à Michel de Tarazona. La science expérimentale de la Nature signifie surtout la recherche d’un pouvoir mystérieux sur les puissances occultes qui y sont recélées, ou encore la faculté d’y lire les destins de toutes choses qui sont censées y être inscrites, science dont les Arabes semblent connaître tous les signes et posséder toutes les clefs. »10

 

 

Les fondateurs de la première franc-maçonnerie templière

 

On peut penser que c’est avec des hommes comme le prieur des chanoines réguliers de Saint-Sernin de Toulouse, Pons de Montpezat (1175-1199), avec l’appui de son seigneur le comte de Comminges Bernard III, qui fut templier de 1176 à 1183, que va se forger à Montsaunès la première franc-maçonnerie templier, la chevalerie du Graal.

 

La famille des Montpezat a aussi fondé en 1136 l’abbaye cistercienne de Bonnefont, sur les terres offertes par Flandrine de Montpezat et ses fils Bernard, Fortanier et Guilhem. Quatre comtes de Comminges seront inhumés à Bonnefont: Bernard II (vers 1153), Bernard V (1241), Bernard VI (1295) et Bernard VII (1312). 

 

Façade de l'église de Touille  (Haute-Garonne) où a été remontée la façade de l'église cistercienne de Bonnefont.

 

Sur la façade de l’église de l’abbaye cistercienne de Bonnefont, qui signifie « bonne fontaine »,11 on pouvait y admirer un chrisme en forme d’étoile à six branches qui fut la marque de la confrérie des Enfants de Maître Jacques. 

 

Détail du chrisme sur la façade de l'église cistercienne de Bonnefont.

 

Cela pourrait nous laisser penser que ce sont les fraternités liées aux moines cisterciens de Bonnefont qui vont prendre en charge la formation de ceux qui vont passer par Montsaunès à partir de la première moitié du XIII siecle.

 

 Dessin; Viollet-le-Duc; 1854; in: Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle; tome 2

 

 L’église abbatiale de Bonnefont, consacrée en 1167, comportait une voûte sur croisée d’ogives, une des toutes premières, sinon la première, réalisées dans le midi de la France.

 

 

Église de l'abbaye cistercienne de Bonnefont avant démolition et transfert de la façade à l'église de Touille. Dessin du Docteur Rességuet; 1845.

 

Les travaux de l’église templière de Montsaunès se situent entre les années 1156 et 1180. Mais le style roman de l'église dénote une tradition plus ancienne que celle de l’abbaye cistercienne, une tradition romane, sans doute liée à l’enseignement de moines bénédictins.

 

Il est intéressant de comparer les fresques de Montsaunès avec les symboles gravés de l’abbaye bénédictine de la Très Sainte Trinité de Venosa en Italie.

 

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On se rend compte à quel point les compagnons qui ont travaillé à Montsaunès faisaient partie d’une authentique fraternité de bâtisseurs qui avaient développé un langage et une écriture propres à leur confrérie. 

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Mais à Venosa les travaux de la basilique ne seront jamais terminés. Cette église sera nommée « l’inachevée » comme le symbole d’un art roman qui vit ses dernières heures. 

 

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Quand à la nouvelle fraternité templière, initiée à Montsaunès, on peut certainement admirer une de ses oeuvres à travers la chapelle templière de Notre-Dame-de Bethléem à Avignon avec ses quatre travées d’ogive. 

  

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Cette chapelle templière fut construite vers 1273 sous l’autorité du maître de Provence, Roncelin de Fos.

 

Les seigneurs de Montpezat, comme les comtes de Comminges, compteront dans leurs rangs des Templiers, dont Amiel de Montpezat,12 templier à Montsaunès dans les années 1180-1193. Les Montpezat seront comme les comtes de Comminges les protecteurs et généreux donateurs de la commanderie templière de Montsaunès.

 

Il faut souligner le comportement courageux de deux chevaliers pendant le procès des Templiers: Arnaud Guilhem de Comminges et Bertrand de Montpezat, qui protestèrent ouvertement contre les accusations portées sur l’ordre devant le concile de Vienne (1311-1312) et s’offrirent pour la défense de cette sainte chevalerie.13

 

Cette attitude contrastait avec celle des seigneurs des Baux de Provence qui, eux, avaient déjà vendu le Temple. Sans être trop méchant, on pourrait dire que les rois mages étaient peut-être plus pragmatiques que les chevaliers du Graal en ayant accepté l’inévitable, c’est-à-dire la fusion de l’ordre des Templiers avec celui des Hospitaliers. 

 

Cette différence d’attitude pendant le procès des Templiers entre les Montpezat et Comminges d’un côté et les Baux de l’autre nous rappelle la fameuse scène dans les romans de la Table Ronde où le chevalier blanc désarçonne le roi Baudemagus, c’est-à-dire « Baux le roi mage », car il refusait que ce dernier s’approprie l’écu à croix vermeille. Seul Galaad aura le privilège de porter l’écu à croix vermeille, symbole de la chevalerie du Graal. 

 

 Détails de l'Adoration de l'Agneau mystique. 1432. Cathédrale Saint-Bavon; Gand. Peintre: Jan van Eyck.

 

Il y-a-t-il une lignée secrète de la franc-maçonnerie templière?

 

Si on se pose la question de savoir si cette franc-maçonnerie templière initiée aux routes cachées de la Nature a pu survivre à la dissolution de l’ordre des Templiers en 1312, on doit se rendre à l’entrée de la cathédrale de Sienne en Italie. Là, on découvrira un magnifique Hermès Mercurius Trismégiste dont il nous est dit qu’il était le contemporain de Moïse et qu’il fut réalisé entre les années 1480 et les années 1488. 

 

Hermès Trismégiste. Pierre gravée; sol de la cathédrale de Sienne; Italie. Vers 1480.

 

Sur le sol de la cathédrale de Sienne défile tout le programme de la prisca theologia avec notamment les sibylles, les prophétesses. Or, le maître d’oeuvre de la cathédrale de Sienne est depuis le 10 août 1480 le chevalier de l’ordre des Hospitaliers, de Saint-Jean et de Rhodes, Alberto Aringhieri (1447-1506).

 

 Portrait par le peintre Pinturicchio du chevalier hospitalier Alberto Aringhieri ; 1504; chapelle Saint-Jean; cathédrale de Sienne; Italie.

 

Ce portrait qui est situé dans la chapelle Saint-Jean de la cathédrale de Sienne a été réalisé par le peintre Pinturicchio. En arrière-plan, on y remarque l’île de Rhodes avec sur une des tours les armes du grand-maître Pierre d’Aubusson, qui est lui-même soupçonné de faire partie de cette chevalerie du Graal qui fut créée au sein de l’ordre des Templiers. Alberto Aringhieri était aussi commandant de san Pietro alla Magione, à Sienne, ancien établissement templier récupéré par les Hospitaliers. 

 

La cathédrale de Sienne n’est qu’un petit aperçu de l’ampleur de l’influence que la prisca theologia a pu avoir sur toute une partie des dignitaires de l’Église catholique. Si l’on suit la carrière du peintre Pinturicchio, on le retrouve auprès du pape Alexandre VI, qui va faire réaliser au Vatican une série de fresques où les dieux égyptiens comme Isis ou son mari Osiris auront tous les honneurs. Pinturicchio va aussi représenter la dispute de Sainte Catherine d’Alexandrie, une des références de notre chevalerie du Graal. 

 

Détail de la Dispute de Sainte-Catherine d'Alexandrie. Appartement du pape Alexandre VI au Vatican. 1492-1494. Peintre: Pinturicchio. 

 

Dans cette fresque, un musulman, au centre de la scène, assiste à la dispute. Ce pourrait être le seigneur ottoman Zizim, ce même Zizim qui s’était réfugié en 1482 sur l’île de Rhodes auprès du grand maître Pierre d’Aubusson. 


 

On peut se demander si Zizim, le fils du sultan ottoman Mehmed II, avait été initié à cette chevalerie du Saint Graal. Henri Corbin, dans son analyse sur la chevalerie spirituelle, fait très bien ressortir les liens qui pouvaient exister entre la gnose venue du monde musulman avec la venue du Mahdî, le douzième imam, et le Paraclet de la tradition chrétienne.14 

 

Le grand maître Pierre d'Aubusson reçoit le prince Zizim à sa table; 1482; Caoursin, Oeuvres; BnF, Ms latin n° 6067, f 186v

  

Henri Corbin aborde dans son chapitre sur la chevalerie spirituelle un groupe d’initiés intitulé les Amis de l’Île Verte autour du mystique rhénan Rulman Merswin, celui-là même qui témoignait d’une tradition templière au sein de l’ordre des Hospitaliers.15 Dans son exposé, il est curieux qu’Henri Corbin ait omis de préciser que "l’île verte" est aussi le nom que les pèlerins se rendant en Terre Sainte donnaient à l’île de Rhodes, siège de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean.16 

 

Parmi les fresques commandées par le pape Alexandre VI et réalisées par Pinturicchio au XVe siècle, il y a Les Sept arts libéraux dont les Mathématiques et bien sûr la Géométrie. 

 

La Géométrie. Appartement du pape Alexandre VI au Vatican; 1292-1294. Peintre: Pinturicchio. 

Il est surprenant de remarquer à quel point les murs du Vatican sont décorés par des thèmes dont l’interprétation doit beaucoup à cette Prisca Theologia dont on se demande si les racines ne sont pas à chercher du côté de nos amis templiers de Montsaunès, formés par les chanoines réguliers de Saint-Sernin de Toulouse et les cisterciens de Bonnefont, filiale de Morimond.

 

 La Résurrection, avec la représentation du pape Alexandre VI en prière. Salle des Mystères de la foi Vatican; 1492-1494. Peintre: Pinturicchio.

 

Si on cherche des éléments plus concrets de la transmission de la connaissance templière au sein de l’orde des Hospitaliers, il faudrait peut-être étudier de plus près les fresques de l’ancien sanctuaire de Sainte-Marie de Sovereto à Terlizzi près de Bari en Italie du sud. Ce sanctuaire semble avoir appartenu très tardivement aux Templiers vers 1295. 

 

 Pierre tombale dans le sanctuaire de Sainte Marie de Sovereto; Terlizzi, Italie.

 

Le dignitaire templier Poncius de Podio en est encore le précepteur en 1309. Par la suite, ce sanctuaire deviendra propriété de l’ordre des Hospitaliers. 

 Fresque de la sacristie du sanctuaire de Sainte Marie de Sovereto; Terlizzi, Italie. Photo: Enzo Varricchio

 

Le reste des fresques de la sacristie du sanctuaire de Sainte-Marie de Sovereto nous dévoile plusieurs emblèmes, dont celui des Hospitaliers, ce qui paraît logique, mais aussi deux autres qui se rapportent plus aux Templiers: l’un assez frustre, avec une croix pattée et l’autre, qui est juste en-dessous de la bannière des Hospitaliers et qui ressemble fort avec sa croix vermeille à l’esthétique que l’on a déjà rencontrée dans les romans de la Table Ronde quand il s’agit de représenter le chevalier Galaad, celui qui a juré fidélité à la quête du Graal. 

 

Ces fresques sont particulièrement troublantes quand on songe à une initiation secrète de la chevalerie du Graal au sein de l’ordre des Hospitaliers.

 

Fresque de la sacristie du sanctuaire de Sainte Marie de Sovereto; Terlizzi, Italie.  

Bien que très détériorée, on remarque aussi que la voûte de la sacristie comporte un ciel étoilé et une fresque en damiers comme à Montsaunès. 

 

 

La tradition française de la franc-maçonnerie templière

 

 

Un des facteurs qui a pu favoriser la transmission de traditions occultes entre l’ordre des Templiers et l’ordre des Hospitaliers est le caractère français des deux ordres de chevalerie de Terre Sainte. Beaucoup de lignages, comme les de Pins, les Baux, les Agoult et bien d’autres encore, ont eu des membres de leur famille dans ces deux ordres de chevalerie de Terre Sainte. Bien que rivaux sur le terrain, ces deux ordres parlaient la même langue et participaient souvent côte à côte aux mêmes combats. La règle des Templiers stipulait que pendant la bataille, si le gonfalon beaucéant des Templiers était abattu, les Templiers survivants devaient rejoindre l’étendard de l’Hôpital en premier lieu.17 

 

Sur la période où l’ordre des Hospitaliers s’est installé à Rhodes, de 1310 à 1522, sur les dix-neuf grands-maîtres qui se sont succédés, quatorze étaient français. En 1446, se tint à Rome un chapitre général de l’ordre des Hospitaliers auquel assistait en qualité de représentant du grand-maître le dignitaire Foucaut de la Rochechouart, prieur de France. Pendant ce chapitre, tenu sous l’égide du pape Eugène IV, les chevaliers des langues d’Italie, d’Espagne, d’Angleterre et d’Allemagne se plaignirent que les emplois ne fussent point communs à toutes les langues et que les langues d’Auvergne, de Provence et de France, c’est-à-dire les langues françaises, se réservent les plus hautes fonctions au sein de l’ordre. Il leur fut répondu que cette tradition remonte à la Première Croisade car aucune nation n’a offert plus de sacrifices pour la défense de la Terre Sainte que la nation française.18

 Maître François (1459-1488). Serment entre Philippe Auguste et Richard Coeur de Lion après la prise de Saint-Jean d'Acre en 1191. Détail de la miniature tirée du manuscrit Speculum historiale de Vincent de Beauvais; musée Condé, Chantilly MS 722, f 359 v

 

On se rend compte que cet attachement des Français à ces deux ordres de chevalerie de Terre Sainte transparaît dans l’oeuvre des Nostredame. Dans l’Histoire et chronique de Provence, certaines expressions utilisées par Jean de Nostredame, le frère de Nostradamus, à propos des Templiers sont très significatives quand il parle de "la destruction lamentable des Templiers"19 ou quand il dit, à propos de la prise de Rhodes en 1310 "advint la prise mémorable de Rhodes par les Hospitaliers de Saint-Jean, qui en chassèrent vaillamment les Turcs infidèles, et qui depuis lors estrans successeurs des Terres & Seigneuries des infortunez Templiers, furent surnommez chevaliers de Rhodes".20

 

César de Nostredame n’est pas en reste non plus puisqu’il ne perd jamais une occasion de citer les gentilshommes provençaux qui se sont fait chevaliers dans la religion de l’Hôpital. À propos du Provençal Jacques du Perier, chevalier de l’ordre de Saint-Jean qui fut tué au siège de Rhodes en 1522, César nous dit qu’il a lu les lettres que le chevalier envoyait à son frère Gaspard pour l’inviter à faire prendre la Croix à quelques-uns de ses enfants21.

 

reception d'un frère hospitalier; Caoursin; Stabilimenta militia hierosolymitanum; Ulm; 1496, C3v°

 

On trouve chez les Nostredame plein d’anecdotes de ce genre concernant l’ordre des Hospitaliers, qui laisseraient à penser qu’ils en étaient très proches. Même Nostradamus, dans son Traité des confitures, nous parle du grand-maître de Rhodes qui, passant à Avignon en 1526, aurait goûté à la gelée de coings22. Nostradamus parle sans doute du grand-maître Philippe de Villiers de l’Isle Adam (1521-1530). C’était une période difficile pour l’ordre des hospitaliers puisque, après avoir perdu l’île de Rhodes à la toutes fin de l’année 1522, les chevaliers entameront une longue période d’errance qui va durer sept ans. 

 

En 1527, les Hospitaliers décident de s’installer près du comté de Provence, sur les terres de la maison de Savoie, à Villefranche-sur-mer, puis à Nice. La maison de Savoie est une alliée fidèle de l’ordre. Elle prétendait même à cette époque que les armes de la maison de Savoie, de gueules à croix d’argent, leur avait été données par l’ordre des Hospitaliers pendant les croisades.23

 

24  

Louise de Savoie (1476-1531), la fille du duc Philippe de Savoie, mariée à Charles d’Orléans, comte d’Angoulême, est la mère de Marguerite d’Angoulême, sa fille aînée (1492-1549) qui deviendra reine de Navarre, et de François Ier (1494-1547), qui deviendra roi de France. Louise de Savoie sera deux fois régente du royaume de France.

 

Une autre lignée est très proche de l’ordre des Hospitaliers : ce sont les Médicis. Après deux tentatives d’invasion de l’île de Rhodes par les armées mamelouks d’Égypte en 1440 et 1444, l’ordre des Hospitaliers, qui a vaillamment résisté, a pourtant subi des pertes considérables et se trouve financièrement au bord de la banqueroute. Au fameux chapitre général tenu en 1446 à Rome, le grand-maître des Hospitaliers Jean de Lastic (1437-1454) est accusé d’avoir dilapidé les réserves financières de l’ordre. Heureusement pour les chevaliers, le pape Eugène IV (1431-1447) a un bon ami qui est banquier. Il s’appelle Cosme de Médicis et aura la lourde charge de rétablir les finances de l’ordre. Le 8 janvier 1452, le grand-maître Jean de Lastic, confirmait par le biais d’un acte intitulé "Confirmatio Dépositarie generalis Magnifici Cosimi de Médici florentini" que la banque des Médicis était considérée dès lors comme la "dépositario generale nostro et della nostra religione".24

 

Cet acte confirmait des accords déjà en vigueur depuis le 13 octobre 1450. Dès cette époque, les Médicis deviennent les trésoriers et comptables de l’ordre des Hospitaliers. En 1466, grâce à l’appui des Hospitaliers et du Saint-Siège, les Médicis vont obtenir la gestion des recettes de l’extraction de l’alun de Tolfa et devenir ainsi « la depositeria della crociata », « la banque des Croisades ».25 C’est sans doute sous l’influence des Hospitaliers dont il était membre que Jules de Médicis, devenu le pape Clément VII (1523-1534), soutiendra le roi de France François 1er en grande difficulté face à l’empereur Charles Quint. Clément VII participa à constituer la ligue de Cognac le 22 mai 1526. Ce parti pris faillit lui coûter la vie puisque le 6 mai 1527, les lansquenets de Charles Quint prennent d’assaut la cité romaine et le pape ne doit son salut qu’au sacrifice de 147 gardes suisses qui se font massacrer sur place pour permettre à Clément VII de se réfugier au château Sant-Ange. Nostradamus dédiera un de ses quatrains à ce tragique événement.

 

« Par le cinquiesme et un grand Hercules

Viendront le temple ouvrir le main bellique,

Un clement, Jule et Ascans recules,

Lespee, clef, aigle, n’eurent onc si grande picque » (X, 27)

 

Le pape Clément VII est aussi le tuteur de sa parente Catherine de Médicis. Cherchant à consolider l’alliance avec le roi de France François 1er, Clément VII a prévu de la marier à l’un des fils cadets du roi de France, Henri, alors duc d’Orléans. Catherine de Médicis quitte Florence le 1er septembre 1533 et rejoint le port de Marseille à bord de la galère du pape conduite par les chevaliers de l’ordre des Hospitaliers. Le mariage sera célébré à Marseille le 28 octobre 1533 en présence du pape Clément VII. 

 Mariage de Catherine de Médicis à Marseille en présence du pape Clément VII. Peintre: Jacopo Chimenti; 1600. Galerie des Offices, Florence

  

Le traité d’alliance prévoit que les Médicis vont aider le roi de France à conquérir le duché de Milan et de Gênes en échange de ce mariage. Pour certains auteurs, la venue de Catherine de Médicis à Marseille aurait été célébré dans le quatrain II, 14:

 

« A Tours, Gien gardé seront yeux penetrants,

Descouvriront de loing la grande sereine:

Elle et sa suite au port seront entrans,

Combat, poussez, puissance souveraine. » (II,14)

 

Qui a été traduit comme suit: 

 

« A la tour Saint-Jean, des gardes aux yeux pénétrants seront postés.

Ils découvriront au loin sa majesté souveraine,

Laquelle et sa suite feront ensuite leur entrée dans le port.

Repoussez les disputes, place à la puissante souveraine. »

 

À l’époque, Catherine de Médicis n’est pas encore reine de France. Elle ne le deviendra qu’en 1549. Ce quatrain pourrait tout aussi bien s’appliquer au débarquement à Marseille de Marie de Médicis le 3 novembre 1600, qui se rend en France pour consommer son mariage fait par procuration avec le roi de France Henri IV. On remarquera que ce sera encore sur une galère conduite par les chevaliers de l’ordre des Hospitaliers que Marie de Médicis va débarquer à Marseille. 

 Le débarquement de Marie de Médicis au port de Marseille; cycle de Marie de Médicis (1622-1624). Peintre: Peter Paul Rubens. Palais du Luxembourg, Paris.

 

Évidemment,  nous ne sommes plus là au temps de Nostradamus mais à celui de son fils César. Mais après tout, peu importe, puisque selon le grand augure passé, présent et futur finissent toujours par se confondre.

 

Il est difficile d’imaginer que la maison des Médicis ait pu financer et promouvoir la Prisca Theologia sans l’aval et le soutien moral de l’ordre des Hospitaliers, avec lequelle cette maison était intimement liée. 

 

 

La franc-maçonnerie: une influence occulte à tous les âges?

 

 

La difficulté d’approcher l’oeuvre de Nostradamus tient en partie à la formation du mage. Dans les Centuries, Nostradamus a bien suivi les leçons de son maître Jules César Scaliger sur la poétique professée par Marc-Jérôme Vida où il est dit: 

 « Dans la proposition de votre sujet, vous ne nommez point votre héros par son nom. Vous l’envelopperez comme d’une ombre mystérieuse, en usant de circonlocutions, qui seront un voile léger, comme un nuage transparent à travers lequel on apercevra l’objet dont il s’agit. »26

 

Nostradamus va utiliser ces bons principes pour le roi de France Henri II, qui deviendra dans les Centuries le « grand Chyren ». Mais cela pourrait être aussi le cas pour les Templiers et leur trésor, pour autant qu’il en fut question dans les Centuries. Nostradamus utiliserait alors des circonlocutions à leur propos, ce qui aurait le grand avantage de ne point trop embarrasser ses amis Hospitaliers si bien sûr on considère que la franc-maçonnerie templière avait survécu jusqu’à cette date au sein de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, devenu de Malte en 1530. 

 

Maître François (1459-1488). Prise de Saint-Jean d'Acre en 1191. Détail de la miniature tirée du manuscrit Speculum historiale de Vincent de Beauvais; musée Condé, Chantilly MS 722, f 359 v 

Nostradamus n’aurait certainement pas fait comme le chevalier de Ramsay, un écossais qui, dans son fameux discours prononcé en 1737, aura l’imprudence de nous résumer la situation au sein de l’ordre des Hospitaliers en déclarant à qui veut l’entendre: 

 « Du temps des Croisades dans la Palestine, plusieurs Princes, Seigneurs et Citoyens s’associèrent et firent voeu de rétablir les Temples des Chrétiens dans la Terre Sainte et de s’employer à ramener leur Architecture à sa première institution. Ils convinrent de plusieurs signes anciens et de mots symboliques tirés du fonds de la Religion, pour se reconnaître entre eux d’avec les Infidèles et les Sarrasins. On ne communiquait ces signes et ces paroles qu’à ceux qui promettaient solennellement, et souvent même au pied des Autels, de ne jamais les révéler. Cette promesse sacrée n’était donc pas un serment exécrable, comme on le débite, mais un lien respectable pour unir les Chrétiens de toutes les Nations dans une même Confraternité. Quelques temps après, notre Ordre s’unit intimement avec les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.  Dès lors, nos Loges portèrent toutes le nom de Loges de Saint-Jean. »27

 

La réaction à ce discours ne se fit pas attendre puisque le 4 mai 1738, le pape Clément XII fulminait une bulle d’excommunication contre les franc-maçons. On dit que c’est sous la pression de l’Inquisition que le grand-maître de l’ordre de Malte, Raymond Despuig (1736-1741), fut amené à interdire les réunions maçonniques sur l’île de Malte en 1740.  L’année suivant, sous l’autorité du grand-maître Manuel Pinto da Fonseca (1741-1773), c’est six chevaliers qui sont exilés de Malte à perpétuité pour avoir participé à ce genre de réunion.28

 

Le chevalier de Ramsay avait oublié que de tous temps l’Eglise catholique, qui se définit comme universelle, avait eu en son sein des ennemis acharnés aux guildes et aux confréries qui se livraient à ce genre de pratiques douteuses. Déjà, en 1189, au concile de Rouen, l’archevêque Gautier de Coutances s’exprimait en ces termes:

 « Il y a des clercs et des laïcs qui forment des associations pour se secourir mutuellement dans toute espèce d’affaires et spécialement dans leur négoce, portant une peine contre ceux qui s’opposent à leurs statuts. La Sainte Ecriture a en horreur de pareilles associations ou confréries de personnes laïques ou ecclésiastiques, parce qu’en les observant, on s’expose à se parjurer; nous défendons donc , sous peine d’excommunication, qu’on fasse de semblables associations ou qu’on observe celles qui auraient été faites. » 29

 

En ce qui concerne la chevalerie du Graal créée à la fin du XIIe siècle au sein de l’ordre des Templiers, on pourrait avoir les mêmes objections et on ne peut qu’espérer qu’elle n’était pas tombée dans certaines pratiques qui s’apparentent à de la sorcellerie. 

 

Les faux prophètes. Fresques de la basilique Sainte-Catherine d'Alexandrie à Galitana, Italie; début du XVe siècle 

Personne n’ignore que Catherine de Médicis s’entourait de personnages sulfureux comme le mage florentin Cosme Ruggieri qui n’hésitait pas à avoir recours à la nécromancie. Honoré de Balzac, dans son étude philosophique sur Catherine de Médicis, fera dire à un personnage de cette sinistre lignée:

 « La Chaldée, l’Inde, la Perse, l’Egypte, la Grèce, les Maures se sont transmis le magisme, la science la plus haute parmi les sciences occultes, et qui tient en dépôt le fruit des veilles de chaque génération, là était le lien de la grande et majestueuse institution de l’ordre du Temple. En brûlant les Templiers, Sire, un de vos prédécesseurs n’a brûlé que les hommes, les secrets nous sont restés. » 30                                          

 

On remarque tout de même qu’à la Renaissance, les humanistes français sont majoritairement hostiles à la magie. Espérons qu’il en fut de même au XIIe siècle et qu’en ce qui concerne les Templiers on parle bien de franc-maçonnerie, c’est-à-dire de fraternité, qui selon les leçons de Platon s’affairent en premier lieu à l’étude de la géométrie et auxquels il est accordé des franchises et des privilèges.

 

Étude de la Géométrie par un chrétien et un musulman: manuscrit XVe siècle

 

Il a été dit que les fraternités cisterciennes auraient été supprimées en 1293. Il y a de fortes présomptions que celle des Templiers ait bénéficié de la protection des Hospitaliers  qui furent par ailleurs de grands bâtisseurs.

 

France

 

Mais dans ce domaine c’est la discrétion absolue car l’Église veille sur ses brebis. Le 18 avril 1326, le concile d’Avignon condamne les fraternités et les confréries, reprochant à leurs membres de posséder des insignes particuliers, un langage et une écriture secrètes qui leur permettait de se reconnaître entre eux. Il est dit:

 « Dans certaines parties de nos provinces, des nobles et des non-nobles… forment des réunions, groupements, conventicules, conjurations, se rassemblent une fois l’an en un lieu déterminé et clos de toutes parts, s’habillent de façon semblable et se vêtent d’insignes pour se distinguer, élisent l’un d’entre eux qu’ils reconnaissent pour supérieur et jurent de lui obéir en tout. » 31

 

L’histoire contemporaine a retenu que la franc-maçonnerie était née avec la création de la Grande Loge de Londres le 24 juin 1717. Mais cette histoire ne serait-elle pas elle-même qu’un mythe? L’Église catholique et son Inquisition ont fait peser pendant des siècles une chape de plomb sur une réalité qui n’a pu s’accomplir que dans une stricte discrétion. 

 

 

La franc-maçonnerie templière: une formation pour les élus?

 

 

Il nous apparaît que la constitution de la chevalerie du Graal au sein de l’ordre des Templiers n’avait pas pour seul but de former des maîtres maçons mais qu’elle avait aussi pour objectif de former et de désigner les futurs dirigeants élus des états latins de Terre Sainte. Et si on considère que l’abbaye cistercienne de Bonnefont était une filiale de Morimond, la filiale la plus germanisante dans l’univers de la Stricte Observance bénédictine, on peut penser que cette franc-maçonnerie templière s’adressait aussi à la formation du futur empereur du Saint-Empire romain germanique, qui lui aussi était élu par ses pairs. 

 

C’est ce que Wolfram von Eschenbach essaye de nous expliquer dans son roman Parzival. Que l’on s’appelle Merlin l’Enchanteur, Cundrie la Sorcière ou Nostradamus, que l’on se revendique de la philosophie naturelle, de l’occulte philosophie ou de la Prisca Theologia, on participe du même projet: celui de faire élire un initié. A Jérusalem, au temps des croisades, ce sont les Templiers qu’il fallait convaincre pour cela. Mais à Aix-la-Chapelle, en pays germanique,  ce sont les Princes Electeurs allemands qu’il faut convaincre. 

 

Élection et couronnement de Charles Quint à Aix-la-Chapelle; gravure sur bois; imprimeurs Sigmund Grim et Marx Wirsung; Augsburg; 1520; f. 1

 

À la Renaissance, vers les années 1519, que ce soit les Médicis avec le pape Léon X ou l’ordre des Hospitaliers, toutes les démarches pour convaincre les Princes Electeurs de choisir François Ier plutôt que Charles de Habsbourg comme leur futur empereur se sont conclues par un échec cuisant. Échec qui coûtera cher à l’ordre des Hospitaliers, puisque trois ans plus tard personne ne viendra les secourir lors de la prise de l’île de Rhodes par les armées ottomanes en 1522. 

 

Parmi les leçons à retenir de cette campagne électorale ratée, il y a celle de constater que rien ne sert d’acheter les gens à prix d’or si on ne les a pas auparavant convaincus du bienfait de la cause. La monarchie française avait bien essayé depuis qu’en 1481 elle détenait les titres de la maison d’Anjou de faire valoir ses prétentions sur le trône de Jérusalem en associant son image à celle du roi des Derniers Jours. Ce sera le cas du roi de France Charles VIII (1483-1498) et de son successeur Louis XII (1462-1515) pendant leurs campagnes militaires en Italie, première étape vers Constantinople et Jérusalem.

 

Le Roi du Monde. Livre d'Heures de Charles VIII . "Le visage de Louis XII a remplacé celui de Charles VIII". Bibliothèque Nationale d'Espagne, Vitr 24.1, fol 13v. Vers 1500.

 

Pour réaliser leur projet messianique, les rois de France n’hésiteront pas non plus à concourir pour le trône de Saint-Empire romain germanique. François Ier jouera lui aussi cette carte et ses prétentions seront soutenues à travers un ouvrage intitulé le Mirabilis Liber, oeuvre anonyme qui est une compilation de textes prophétiques annonçant l’avènement de l’Anti-Christ (Soliman le Magnifique) et la venue d’un empereur français (le Grand Monarque) ainsi que d’un pape angélique originaire du diocèse de Limoges. Cette dernière indication nous laisse à penser que derrière le compilateur du  Mirabilis Liber se cache l’évêque de Limoges Charles de Villiers de l’Isle-Adam (1522-1530) qui fut dès 1519 nommé à ce poste par François Ier dans le cadre du concordat de Bologne (1516) signé avec le pape Léon X. Charles de Villiers de l’Isle-Adam est aussi le neveu du grand-maître de l’orde des Hospitaliers Philippe de Villiers de l’Isle-Adam, celui qui, selon Nostradamus, goûte la gelée de coings. Philippe de Villiers fut élu grand-maître le 21 janvier 1521 avec le soutien de François Ier qui lui avait promis des renforts pour l’île de Rhodes qui ne viendront jamais, trop occupé qu’il était dans sa guerre contre Charles le Cinquième.

 

Quand le bruit va courir que Charles Quint, las de voir ses rêves lui échapper, envisage d’abdiquer, cela relance les questions de sa succession au trône impérial. Le fils de François Ier, Henri II, par les accords de Friedewald de février 1552, tente de constituer une ligue de princes allemands qui appuieraient sa candidature au Saint-Empire.32 Catherine de Médicis ne tarde pas à mettre à contribution un de ses astrologues attitrés, le florentin Gabriel Simeoni, qui publie à Lyon en 1555 le Présage du triomphe des Gaulois où Simeoni assure que le roi sera vainqueur de ses ennemis et que l’Empire sera aux mains d’Henri II.33

 

Il semble que le mage provençal Nostradamus fut lui aussi appelé à défendre les ambitions de son roi Henri II.  A-t-il été sollicité directement par Catherine de Médicis ou par le grand-maître des Hospitaliers Claude de la Sengle, un chevalier français? Nous l’ignorons mais le fait que les Centuries ont été publies en deux temps: une première partie très incomplète en 1555 montre qu’il fallait presser le pas car Charles Quint abdique officiellement le 25 octobre 1555. Les Centuries seront, elles, achevées trois ans plus tard, en 1558 et dédiées au roi de France Henri II.

 

Dans la première édition des Centuries publiée en 1555, l'expression "le Grand Monarque", déjà utilisée dans le Mirabilis Liber est reprise par Nostradamus dans ses quatrains:



"Le grand monarque qua fere compagnie

Avec deux Roys unis par amitié:

Ò quel souspir fera la grand mesgnie,

Enfans Narbon à l'entour, quel pitié." (I,99)

 

"Yeux clos, ouverts d'antique fantasie,

L'habit des seuls seront mis à neant:

Le grand monarque chastiera leur frenaisie.

Ravir des temples le trésor par devant." (II,12) 

 

"Le Roy Gaulois par la Celtique dextre,

Voyant discorde de la grand Monarchie,

Sur les trois parts fera florrir son sceptre,

Contre la cappe de la grand hierarchie." (II,69)

 

"Nouvelle loy terre neuve occuper,

Vers la Syrie, Judee & Palestine:

Le grand empire barbare corruer,

Avant que Phebés son siècle determine." (III, 97)

 

Ce qui différencie les vaticinations de Nostradamus de toutes les autres c’est qu’il joue sur le registre des prophéties sibyllines , lié à sa culture humaniste acquise auprès de Jules Cesar Scaliger, mais aussi parce qu’il donne l’impression de nous faire des révélations inédites. C’est peut-être cela le mystère des Centuries de Nostradamus. Pour attirer l’attention des princes électeurs germaniques et du pape qui décident à l’élection du futur empereur, Nostradamus pourrait nous laisser croire qu’Henri II n’est pas seulement le roi titulaire de Jérusalem, prédestiné à un grand avenir, mais qu’il détient en dépôt la couronne et les objets liturgiques déposés par la confrérie des Rois Mages de Cologne dans le trésor des Templiers suite au sacre d’Otton de Brunswick. 

 Couronne et objets liturgiques portés par les anges entourant le Christ du Jugement Dernier; détail de la châsse des rois mages; cathédrale de Cologne, Allemagne

 

Le « roi des Gaulois » détiendrait les authentiques regalia du roi des Derniers Jours gardés dans le trésor des Templiers par la chevalerie du saint Graal, nos franc-maçons templiers. Voilà qui devait sans doute impressionner nos princes électeurs allemands qui savaient effectivement que les Médicis étaient les chefs de la confrérie des Rois Mages à Florence et qu’ils étaient par ailleurs très proches de l’ordre des Hospitaliers qui, dit-on, avait hérité des biens de ces infortunés Templiers. Tout cela nous est révélé enveloppé d’un voile pudique et d’un langage obscur plein de circonlocutions car Nostradamus ne s’adresse pas aux curieux ni aux historiens mais bien aux princes électeurs et aux initiés. 

 

Finalement le mage provençal a beaucoup plus de points communs qu’il n’y paraît au premier abord avec ce fameux Kyot le Provençal du roman allemand Parzival. Comme lui, il cherche a promouvoir la candidature de son maître au trône impérial et comme lui il s’appuie sur l’univers de ces initiés à la philosophie naturelle pour tenter d’y parvenir. 

 

Concrètement, il était quasi-impossible d’écarter la candidature de Ferdinand Ier, frère de Charles Quint, à la succession au trône impérial. Depuis le 11 janvier 1531, Ferdinand avait été élu roi des Romains du vivant de son frère. La succession n’aurait dû être qu’une formalité. Le problème fut que le pape Paul IV se refusa à le reconnaître comme empereur pour la raison que son frère avait abdiqué sans le consentement du Saint-Siège. On se souvient que Nostradamus avait adressé une de ses oeuvres à ce même Paul IV en 1558 où, dans sa dédicace, il fait allusion à « plusieurs choses occultes et secrêtes, en la concavité de la terre tant proche des fleuves comme non guère éloignée, seront manifestés par inondations et autres secrètes perscrutations (fouilles). Et, pour quelques grands secrets des lois et autres divines instutions ont été occultés longuement et livrés sous la concavité de la terre et autres seront par le soleil et la lune, manifestés ouverts ; trouvés ce que tant de temps avait éte caché, au grand contentement de la religion chrétienne. » 34

 

Finalement, ce sera le 24 juin 1558 que la diète germanique va définitivement élire Ferdinand Ier empereur germanique sans se soucier du consentement du souverain pontife. Depuis cette date, les empereurs allemands ne seront plus très saints et encore moins romains car c’est la dernière fois avec Ferdinand Ier que l’on sacrera un roi des Romains à Aix-la-Chapelle. 

 

La cathédrale d’Aix-la-Chapelle rappelait trop Charlemagne, figure titulaire du Saint-Empire romain auquel les Français pouvaient se rattacher. On préféra dorénavant la cité de Francfort pour accentuer le caractère allemand de l’élection germanique en contradiction flagrante avec les prescriptions de la Bulle d’Or qui définissait les conditions du sacre germanique.

 

 

Conclusion

 

L’école néoplatonicienne de Chartres a formé des générations de chanoines réguliers selon la règle de Saint- Augustin. Ces chanoines sont les promoteurs de la Respublica Christiana qui a permis à chaque chapitre cathédral d’élire son évêque ainsi que le premier d’entre eux, l’évêque de Rome. Bien que la Règle des Templiers s’inspirait des moines cisterciens de la Stricte Observance bénédictine, il était stipulé dans leurs statuts qu’ils devaient suivre la liturgie des chanoines réguliers.

 

Aujourd’hui, il est à peu près sûr que l’Église grégorienne, puisque c’est d’elle dont il s’agit, a fondé à Montsaunès à la fin du XIIe siècle, la première franc-maçonnerie au sein de l’ordre des Templiers pour former les futurs dirigeants élus de cette Respublica Christiana établie dans les États latins de Terre Sainte. 

 

Malgré la détermination du roi de France Philippe le Bel, légitime représentant du droit divin, à détruire l’ordre du Temple, tous les dignitaires de l’Église romaine élus dans leur diocèse n’étaient pas prêts à voir disparaître cette institution qui garantissait que les princes et chevaliers initiés à la philosophie naturelle respectent les us et coutumes de cette Église qui légitimait l’élection de ses dirigeants. 

 

La figure idéale de cette Respublica Christiana reste sans doute le chevalier Pierre d’Aubusson, élu grand-maître de l’ordre des Hospitaliers et qui depuis « l’île verte », l’île de Rhodes, dirigeait son emporium comme un sage initié. En 1480, le grand-maître et ses chevaliers repoussaient vaillamment une immense armée ottomane comme le firent en leur temps un petit nombre de Grecs face aux armées de l’empire perse. Les chevaliers de l’île verte devinrent le rempart de la chrétienté et Pierre d’Aubusson sera élevé au rang de cardinal par une Église catholique qui, à la Renaissance, puise ses sources dans la tradition grégorienne pour élever à Rome un palais digne du roi Salomon. 

 

Dans ce cadre, Nostradamus, loin d’être un personnage isolé, nous apparaît comme un initié de haut rang qui a pu avoir accès à des informations sensibles. Nostradamus bénéficiait de la protection de Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre et mère de la jeune Jeanne d’Albret, à qui Nostradamus dédicace son Traité sur les hiéroglyphes. Il bénéficie aussi de la protection de Catherine de Médicis, épouse du roi de France Henri II, à qui Nostradamus dédicace ses Centuries en 1558. 

 

Le 18 octobre 1564, pendant son tour de France, Catherine de Médicis et son fils le jeune Charles IX, rendent visite à Nostradamus à Salon-de-Provence. À cette occasion, Michel de Nostredame est nommé médecin ordinaire de la maison royale de France. Catherine élève ainsi le mage provençal au rang de son illustre bisaïeul Jean de Saint-Rémi.

 

Nostradamus faisait-il partie de cette franc-maçonnerie templière qui semble avoir survécu au sein de l’ordre des Hospitaliers? Il serait tentant de le penser. La date de 1526, curieusement précisée par Nostradamus dans son Traité des Confitures à propos du passage à Avignon du grand-maître des Hospitaliers Philippe de Villiers de l’Isle-Adam, pourrait être une indication à ce propos. En 1526, Nostradamus avait 23 ans. On sait que le jeune Michel de Nostredame avait fait une partie de ses études à Avignon, hébergé chez sa tante Marguerite. 

 

Quant au trésor des Templiers, c’est peut-être à l’église grégorienne qu’il faut poser la question. Si, comme on le croit, elle avait pris ses dispositions pour transférer la chevalerie du Graal chez les Hospitaliers, cela signifie qu’à leur toute fin les Templiers n’étaient pas seuls et qu’ils ont pu bénéficier de l’appui d’une partie du clergé. 

  Galaad, Bohort et Perceval emportent le Graal dans la cité de Sarras.  Robert de Boron, Lancelot en prose (1470-1475);  BnF ms français 116, folio f.672r

 

Cette hypothèse rendrait crédible le fait que Nostradamus, au XVIe siècle, pouvait encore bénéficier d’informations concernant le lieu où repose le précieux dépôt. La seule manière de résoudre cette énigme serait peut-être de se rendre « au pied du chêne au ciel frappé » pour savoir ce que contient ce trésor qui par longs siècles a été accumulé. 

   

  

Jean-Pierre SCHMIT 

 


NOTES:

 

1. Ad Caesarem Nostradamum filium, Vie et Félicité. M. Michel NOSTRADAMUS. Prophéties. chez Macé Bonhomme, Lyon, 1555

2. Katherine STRATTON. Les Trois rois mages chez Guillaume Pastel (1510-1581) suivi de l'édition savante de la prognostication de sus Paris [...] extraicte des secrets[...] des Troys Roys Mages. Maîtrise de l'université Dalhousie; Halifax, Nova Scotia, mars 2015; pp. 19-20.

3. Nicolas VATIN. Rhodes, rempart de la Chrétienté?. dans: Rhodes et l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, Nicolas Vatin. collection: Patrimoine de la Méditerranée. Editeur CNRS éditions, Paris. 2000. Lien: https://books.openedition.org/editionscnrs/2573

4. Dans sa Divine Comédie (1307-1321), le poète florentin Dante Alighieri utilise comme guide le poète latin Virgile pour traverser les cercles de l'Enfer et du Purgatoire, puis change de guide et prend béatrice (la science théologique) pour le conduire au Paradis jusqu'à la rose mystique vision sublime de la géométrie où Dante choisit un abbé cistercien ,Saint Bernard pour l'initier à la vision nouvelle où l' image peut se conjoindre au cercle (paradis chant XXXIII,136-138). Rose Mystique où sont assis en cercle tous les élus qui ont la claire vision de cette espace unifié. Espace unifié que les initiés Templiers sauront reconnaître à montsaunès.

5. Wolfram von ESCHENBACH. Parzival. (Perceval le Gallois). Tomes I et II. Introduction et notes de Ernest TONNELAT. Edtions Aubier Montaigne, Paris, 1977, Tome II, livre IX, p. 33.

6. Ibid, Tome II, livre XV, p. 292.

7. Ibid, Tome II, livre XV, p. 289.

8. Hugues de SANTALLA. Le livre des secrets de la Création. Traduction en latin vers 1140. Lien vers la citation: https://fr.wikipedia.org/wiki/Table_d%27émeraude#cite_note-7

9. Wolfram von ESCHENBACH. Parzival. Op. cit. Tome II, livre XV, p. 299.

10. Richard LEMAY. Dans l'espagne du XIIsiecle, les traductions de l'arabe au latin. Annales. Economie, sociétés, civilisations.18année, N.4,1963. pp. 656-657.

11. À la fin du roman Parzival, il est dit : " Les Templiers ensuite, prenant au milieu d'eux Loherangrin et sa noble mère, se mirent en route vers Montsalvage. "J'ai vu jadis dans cette forêt, dit Perceval, une cellule d'ermite, que traversait le courant rapide d'une claire fontaine; si vous savez où elle est, conduisez-moi vers ce lieu."   Wolfram von ESCHENBACH. Parzival. Op. cit. Tome II, livre XVI, p. 321. Perceval fait référence au lieu où habite l'ermite Trévrizent, appelé aussi la Fontaine Salvage. Les circonlocutions mises à part, Claire Fontaine, Fontaine Salvage ou Bonne Fontaine, on pourrait penser que Perceval trouve ses sources auprès d'une abbaye cistercienne comme ce sera le cas de Dante avec Saint Bernard au paradis (chant XXXI 93-102) :"puis se tourna vers l'éterne fontaine. Et le saint vieil :"Afin que tu achèves parfaitement" dit-il "ta longue route [...] car je suis son feal servant Bernard. 

12. Jean-Luc ALIAS. Acta Templarorium, ou la Prosopographie des Templiers. Éditions les 3 Spirales, 2002; p. 285.

13. Jean SIMON. Templiers des pays d'Oc et du Roussillon. Editions Loubatières,1998. p.189.

14. Henry CORBIN. En islam iranien; Aspects spirituels et philosophiques. Tome IV: l'École d'Ispahan, l'École shaykhie; le Douzième Imâm. Éditions Gallimard, 1972; p. 391.

15. Ibid. Chapitre III: La chevalerie spirituelle. pp. 390-460.

16. En ce qui concerne Rhodes et  "l'île Verte" voir: Alain DEMURGER. Chevaliers du Christ, les ordres religieux-militaires au Moyen-Âge (XI-XVIe siècle). Édition du Seuil, Paris, 2002. p. 236.

17. Laurent DAILLIEZ. Règle et statuts de l'ordre du Temple. Éditions Dervy, Paris, 2ème édition, 1996. article 168 p. 161. « Et s’il advenait que la chrétienté tournât en déconfiture, ce dont Dieu l’en garde, aucun frère ne doit partir du champ pour retourner à la garnison tant que le gonfanon baussant y est: car s’il en partait, il en perdrait la maison pour toujours. Et s’il voit qu’il n’y a aucun recours, il doit aller au premier gonfanon de l’hôpital ou des chrétiens, s’il y en a. »

18. Eugène FLANDIN. Histoire des chevaliers de Rhodes, depuis la créatio de l'ordre à Jérusalem jusqu'a sa capitulation à Rhodes, alfred Mame et fils éditeurs, Tours, janvier 1873. p. 177.

19. César de NOSTREDAME. L'Histoire et chronique de Provence de Caesar de Nostradamus, gentilhomme provençal; Lyon, Simon Rigaud, 1614; p. 328.
Disponible en ligne: https://books.google.fr/books?id=uErLFTZ_ThEC&hl=fr&pg=RA1-PA328#v=onepage&q&f=false 

20. Ibid., p. 328.

21. Ibid., p. 689. Disponible en ligne: https://books.google.fr/books?id=uErLFTZ_ThEC&hl=fr&pg=RA1-PA689#v=onepage&q&f=false

22. Michel de NOSTREDAME. Le traité des fardements et des confitures. Editeur Antoine Volant, Lyon.1552. pp.176-177.

23. Jean D'ORVILLE dit Cabaret. La chronique de Savoie (1417), traduction-adaptation en français moderne par Daniel CHAUBET, préface de louis Terreaux, Editeur: La fontaine de siloé.1995. pp. 63-68

24. Maria Elisa SOLDANI. Combattre sur la frontière de la Méditerranée orientale. Economie de guerre, interculturalité, commerce et finances à Rhodes. pp.257-286. Dans: Partir en Croisade à la fin du moyen âge, financement et logistique, Daniel Baloup et Manuel Sànchez Martinez ( dir ), collection: Méridiennes. Editeur Presse Universitaires du Midi, Toulouse. 2015. Lien: https://books.openedition.org/pumi/16656

25. Sophie SALVIATI. Batailles commerciales et stratégies financières l'engagement des premiers Médicis dans la lutte contre les infidèles au XVsiecle. pp.179-193. Dans: Partir en Croisade à la fin du moyen âge, financement et logistique, Daniel Baloup et Manuel Sànchez Martinez ( dir ), collection: Méridiennes. Editeur Presse Universitaires du Midi, Toulouse. 2015. Lien: https://books.openedition.org/pumi/16641

26. Marc-Jérôme VIDA. Poétique. Traduite en vers français par P. BERNAY. Challamel, librairie-éditeur, Paris, 1845. Chant deuxième, p. 81.

27. Extrait du Discours du chevalier de Ramsay dans : Gérard SERBANESCO. Histoire de la Franc-maçonnerie universelle; son rituel; son symbolisme. Les éditions "Intercontinenatale" Beauronne Dordogne; Paris.1964. Tome II, p. 93.

28. Gérard GALTIER. Maçonnerie Égyptienne Rose-Croix et Néo-chevalerie; les Fils de Cagliostro. Éditions du Rocher.1989; p. 60.

29. Pierre Adolphe CHERUEL. Histoire de Rouen pendant l'époque communale 1150-1382. Editeur Nicétas Periaux, Rouen. 1843. tome premier, p. 36.

30. Honoré de BALZAC. Etudes philosophiques sur Catherine de Médicis, Calmann Lévy éditeur, Paris.1875. p. 313.

 31. Firmin GUICHARD. Essai historique sur le cominalat dans la ville de Digne, institution municipale provençale des XIIIet XIVe siecle. a. guichard, imprimeur, Digne. 1846. pp 29-35 et appendice pp.483-485.

32. Alexandre Y. HARAN. Le lys et le globe; Messianisme dynastique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIsiècles. Éditions Champ Vallon, Seyssel; 2000; p.125.

33. Le présage du Triomphe des Gaulois, déclaré et envoyé par le seigneur Gabriel Syméon à très chrestien et invincible prince Henri II de ce nom roy de France. Gabriel Cotier, Lyon, 1555

34. cité par Guy BÉATRICE. Des mages alchimistes à Nostradamus; les mystères de la France et le Secret des Temps. Editions de la Maisnie, Paris. 1982, p. 248.

 

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